lundi 10 août 2015

Le Brésil et le BRICS, avis de tempête?


Les intérêts industriels et financiers américains, très implantés au Brésil, avaient vu d'un mauvais oeil l'élection d'un président, Lula da Silva, qui sans être véritablement socialiste, se démarquait nettement des politiques ultra-libérales adoptées par ses prédécesseurs. L'élection de la présidente Dilma Rousseff, qui avait dans l'ensemble adopté la même politique, avait poussé Washington à multiplier à son égard les manoeuvres de déstabilisation, sans succès jusqu'à ces derniers temps.

Lorsque le Brésil, sous l'impulsion de Dilma Rousseff, s'était inscrit au premier rang du groupement des Brics, soutenu par Moscou et Pékin, l'hostilité américaine était devenue telle que beaucoup de ses amis politiques avaient craint pour sa vie. L'exemple de Salvador Allende au Chili est encore dans beaucoup de mémoires en Amérique Latine.

Aussi, lorsque a été révélée la vaste affaire de corruption autour de géant pétrolier brésilien Pétrobras, les adversaires de Dilma Rousseff, tant à l'intérieur que dans la sphère d'influence américaine, se sont bruyamment réjouis. Voila venue enfin l'occasion de se débarrasser d'une présidente encombrante. 

Certes, celle-ci, malgré les rumeurs complaisamment répandues, n'a pas été directement mise en cause, mais il était difficile de faire croire qu'elle n'était pas au courant de ce qui se passait autour de Pétrobras. Pourquoi alors n'avait-elle pas agi dès l'origine pour soutenir l'instruction de l'affaire, même si beaucoup de ses amis devaient en souffrir. Les médias américains, avaient fait une très large publicité au scandale, multipliant par ailleurs des allégations compromettantes pour l'administration, les hommes politiques et les intérêts proches de Dilma Roussef. Ceux qui lisent régulièrement le New York Times, par exemple, n'avaient perdu aucun détail non seulement des faits prouvés mais des soupçons. L'article récent du NYT, en date du 9 août, cité ci-dessous, montre à qui sait lire entre les lignes tout le parti que tire le clan américain de cette malheureuse affaire. Une opération dite de « regime change » pourrait ne pas tarder à se produire.

Il faut dire qu'il ne viendrait à l'esprit de personne de nier la gravité d'un scandale aux proportions inédites. Il touche à la fois des grands acteurs économiques et des personnalités appartenant à la coalition de centre gauche, avec laquelle gouverne la présidente Dilma Rousseff. La corruption politique, révélée en mars 2014, concerne à la fois l'entreprise pétrolière contrôlée par l'Etat et les grandes entreprises brésiliennes du BTP (bâtiment et travaux publics). Ces deux secteurs travaillent ensemble sur des chantiers d'infrastructure, notamment ceux liés aux nouvelles réserves pétrolières en eaux profondes découvertes au large du Brésil méridional. Les entreprises du BTP auraient formé un cartel pour se partager ces marchés et pour les surfacturer. En contrepartie, des pots-de-vin auraient été versés aux partis de la coalition gouvernementale de centre gauche, au pouvoir depuis la prise de fonction du président Lula da Silva (2003-2010). Les malversations et dessous de table auraient pour principal objectif de financer des campagnes électorales, sans exclure que certains dirigeants d'entreprise ou hommes politiques aient perçu des avantages personnels.

Le montant des sommes détournées est mal connu. Il est estimé par les enquêteurs à 2, sinon 3 milliards de dollars. Cela paraîtra peu, face aux coûts des explorations pétrolières, mais convertie en voitures de luxe, avions de plaisance, résidences, voyages, services de prostituées de haut vol et enveloppes versées en liquide à des électeurs influents représentant parfois des favellas misérables, la somme correspond à des flux importants.

L'enquête aurait dévoilé  l'implication du Parti des travailleurs(PT), parti de Lula et de la présidente Dilma Rousseff ; du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre), principal allié du PT au gouvernement, au Sénat et à la Chambre des députés ; du Parti progressiste (PP, droite), de l'ancien gouverneur de Sao Paulo, Paulo Maluf. La présidente n'a pas été citée par le procureur général de la République parmi les personnalités suspectées. Cependant, une bonne partie de l'opinion estime qu'ayant été ministre de l'énergie, ministère de tutelle de Petrobras, et ensuite chef de cabinet du président Lula au moment des faits, elle ne pouvait pas « ne pas savoir ». Or on peut difficilement soupçonner les enquêteurs de collusion avec l'opposition. La séparation des pouvoirs paraît réelle au Brésil. L'instruction a été menée conjointement par un petit juge de province, Sergio Moro, de Curitiba, réputé incorruptible, et la Police fédérale, un corps renommé qui a fait ses preuves dans d'autres affaires retentissantes.

Il est trop tôt pour prévoir les suites de ces évènements. Disons seulement que les soupçons déjà nombreux concernant la conduite des travaux intéressant les Jeux Olympiques d'été de 2016 ne devraient en rien diminuer. Le mécontentement populaire concernant des opérations jugées inutilement dispendieuses ne diminuera pas. L'affaire Pétrobras sera à cette occasion dans toutes les têtes.

Pour notre part, demandons nous si face à ces évènements déstabilisants, la position du Brésil en tant que pays leader des Brics ne sera pas affectée. On peut faire confiance à la diplomatie américaine pour fragiliser l'ensemble de l'opération, conduite par les deux « ennemis héréditaires » que s'est dorénavant donné Washington, la Russie et la Chine. Ces deux pays, eux-mêmes non exemptes de corruption endémique,  prendront-ils certaines distances à l'égard du Brésil, quitte à compromettre l'ensemble de la stratégie qu'ils avaient engagée au nom des Brics pour y recruter de nouveaux pays émergents.Nous le verrons sans doute prochainement.


* Voir New-York Times. L'article est intéressant, très professionnel mais manifestement comme les précédents très orienté. Ce sont des chevaliers blancs en lutte contre la corruption qui sont présentés. Le NYT n'a pas la même vigueur pour dénoncer l'achat des votes américains par des milliardaires. 


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